Depuis plusieurs semaines, la tendance « voile intégrale » fait fureur dans les rues de notre France. Non pas que cette mode soit populaire,
non, elle serait même plutôt ultra minoritaire (voir inéxistante sur Bourges). Cependant, elle semble suffisamment visible pour perturber la vision du citoyen soucieux de la condition féminine et
pour engendrer polémique sur polémique dans les sphères médiatiques et politiques.
Oui, je parle ici de la burqa, ou plutôt du niqab étant donné que la burqa est plus à relier à une tradition
afghane.
On entend souvent, ici ou là, que cet intolérable accoutrement mériterait une interdiction sèche sans autre procès que le non respect de la laïcité républicaine. Et bien, désolé de vous le dire,
si je suis prêt à militer pour qu’une telle prison de tissu disparaisse, je suis bien loin de partager cet avis populiste.
D’une part, je pense que la laïcité n’a ici aucun rôle à jouer et, d’autre part, je pense qu’une telle
interdiction ne peut prétendre résoudre quoi que ce soit.
En France, la laïcité est un principe utilisé à toutes les sauces qu’on nous ressort régulièrement dès qu’une
pratique qui touche à la religion (et plus particulièrement si il s’agit de l’Islam) vient perturber le regard du citoyen lambda.
Pourtant, le recours au principe de laïcité devrait être utilisé avec parcimonie car si on l’agite trop
souvent, on risque de l’user, surtout lorsque il n’a aucune raison d’être utilisé comme c’est le cas du niqab.
La laïcité est la volonté d’empêcher toute ingérence des organisations religieuses au sein du pouvoir
politique. En découle la séparation de l’église et de l’Etat qui, historiquement, consacre l’idée que la religion ne devrait pas avoir d’influence sur le politique ou
l’administratif.
En contrepartie, l’Etat se porte garant de la liberté de culte et se place sur une position de totale
neutralité quant à la supériorité d’une conception spirituelle ou philosophique sur une autre, laissant le citoyen face à sa seule liberté de conscience.
La laïcité est un pacte de cohésion social laissant à l’Etat la maîtrise totale de la sphère publique, celle
du citoyen, et aux religions le droit de proposer la spiritualité dans la sphère privée, celle de l’individu.
Il y a, dans la laïcité française, l’idée que tout citoyen doit disposer d’une raison émancipée et que la
religion étan par nature totalitaire, il faut la tenir éloignée du citoyen tout en respectant le droit individuel et fondamental à la liberté de culte.
Dans le cas du port du voile à l’école, le principe de laïcité fut invoqué à raison.
Pour garantir aux citoyens la liberté de conscience, l’Etat se doit d’offrir aux mineurs un cadre de
construction mental exempt de toute influence religieuse. En effet, on ne peut considérer qu’un citoyen est libre de choisir si il désire ou non embrasser une quelconque religion si on ne lui
offre pas la possibilité d’exercer sa libre pensée.
En sacralisant l’école publique comme un lieu où la religion n’a pas sa place, on offre bien la possibilité
aux futurs citoyens d’accéder à la liberté de conscience à leur majorité, ce qui s’intègre parfaitement dans le principe de laïcité.
Bien évidement, on peut se demander si il est totalement honnête d’invoquer cela lorsque l’on autorise, à
coté, des écoles privées confessionnelles. Gageons cependant que ce que la loi à imposer pour l’école publique reste un progrès, même si il est à mon sens insuffisant.
En ce qui concerne le port du niqab, l’utilisation du principe de laïcité est beaucoup plus contestable, tout
du moins lorsqu’on nous parle de simplement l’interdire sur la voie publique. Nous ne sommes plus ici dans le cas de citoyens construisant leur libre pensée, nous ne sommes plus face à des
mineurs influençables ! Ici, il s’agit de citoyens adultes et responsables qui n’ont plus besoin d’une influence religieuse pour basculer dans le dogme puisqu’ils s’y sont déjà enfermés.
Comment croire qu’une simple interdiction pourrait les relancer vers une émancipation salvatrice ? Et comment prétendre qu’une telle loi serait à relier au principe de
laïcité ?
N’en déplaisent à certains, le port du niqab est bien un fait religieux qui, si il est minoritaire, reste une
simple interprétation. On pourrait arguer qu’il s’agit ici d’une pratique sectaire, mais il faudrait être sacrément malhonnête pour prétendre qu’une femme portant le niqab est plus mentalement
manipulée qu’une femme portant le seul voile, qu’un catholique refusant les enfants hors mariage ou qu’un juif refusant de travailler le jour du Chabbat. Parce que oui, en droit français, ce qui
différencie les églises des sectes, c’est la manipulation mentale des « fidèles ». Sans vouloir faire dans l’anticléricalisme primaire, force est de constater que ce que nous appelons
religion n’est pas forcément exempt de manipulation…
Prétendre que le seul port du niqab relève du sectarisme serait malhonnête, supposons donc que ce soit une
pratique belle et bien religieuse. En ce cas, une loi l’interdisant serait en total désaccord avec le principe de laïcité puisque la laïcité, justement, impose une non ingérence de l’Etat dans la
sphère religieuse et qu’on ne peut plus prétendre corriger la faiblesse de la pensée de citoyens qui ont atteint l’âge de raison.
Définitivement, l’Etat ne peut invoquer la laïcité si il décide d’interdire le port du niqab puisque cette
loi serait à l’encontre même du principe de non-ingérence mutuelle.
Il y aurait bien d’autres raisons de brandir le drapeau laïque, que ce soit lorsqu’un président de la
république nous parle de valeurs religieuses, lorsque l’Etat instrumentalise les organisations religieuses (Conseil national du culte musulman) ou lorsque des membres de la majorité parlementaire
fondent un parti politique à connotations religieuses (Parti chrétien démocrate de Christine Boutin).
Que ce vêtement pose un problème, c’est certain, puisqu’il représente une vision inadmissible de la condition
féminine où le corps féminin est présumé responsable de la perversité masculine. Autant dire qu’il s’agit du même problème que de considérer qu’en cas de viole, la femme serait responsable car
trop aguicheuse…
Il faut lutter, combattre, trouver des solutions qui relève de l’émancipation face à un dogme religieux
inacceptable. Mais il ne faut pas le faire par une simple interdiction et encore moins sous un prétexte de laïcité.
Il faut trouver un autre axe qui devrait être, à mon sens, celui de l’intégration républicaine. Certes, c’est
un axe bien plus large et plus complexe que celui de la laïcité mais il a deux principaux mérite : il évite la stigmatisation abusive d’une population qui souffre déjà de nombreux préjugés
et les principaux chantiers qui s’y rapportent sont bien connus.
Attention ! Je ne parle pas ici de l’intégration culpabilisatrice où la responsabilité de l’exclusion
est soutenue par les seules épaules des minorités, non ! Je parle ici d’une intégration où chacun, les minorités comme la majorité, acceptent d’unir leurs efforts pour que la cohésion
sociale soit effective.
C’est ici que l’on en vient à parler de désenclavement géographique des minorités, de la nécessité du mélange
culturel, de l’obligation de préserver un enseignement publique de qualité sur l’ensemble du territoire, de discrimination positive, de mesures sociales permettant l’insertion, de l’accès
favorisé à la culture, à la formation et à l’instruction pour les adultes, etc.
Je ne vais pas ici rentrer dans le détail, mais il me parait évident qu’une femme musulmane qui a fait ses
études dans un milieu scolaire efficace et multiculturel, qui vit dans un centre ville et dispose d’un travail correspondant à sa qualification est moins encline à porter le niqab que les exclues
que nous avons parqué dans les cités.
Bref, faisons preuve de sagesse, attaquons le problème en réfléchissant à ses sources et au meilleur angle
d’attaque à utiliser. Cessons de tomber dans des considération purement populiste où on mélange à la vas vite des principes et des préjugés dans un seul but de communication
publicitaire/électorale.